L’histoire de ma maladie

Ce soir, je vous demande d’accueillir avec bienveillance Aléthèa, l’une de nos récentes adhérentes.

Je n’apporterai aucun commentaire sauf celui de rappeler à ceux qui en doutent encore que le burnout est un processus de dégradation de l’état de santé, du à une exposition à stress professionnel devenu chronique.

Merci encore pour le regard attentif et bienveillant que vous porterez à ce témoignage.

J’ai effectué presque toute ma carrière professionnelle au sein d’une filiale d’un groupe financier (juillet 1979 à février 2016, date de mon licenciement). J’ai occupé différents postes, effectué différentes missions en lien avec mes compétences, les appréciations de ma hiérarchie et les différentes réorganisations (rachats, fusions).

J’ai « gravi les échelons » comme on dit, jusqu’à l’obtention d’un poste de direction dans le réseau.

Je n’ai pas rencontré de difficultés professionnelles antérieurement à 2013, année de la dernière réorganisation.

En 2013, j’ai été rattachée à une nouvelle direction relation clients (nouvellement créée), impliquant une réorganisation du travail (outils, missions et nouveau mode de management).

J’étais particulièrement satisfaite de la création de cette nouvelle direction qui devait répondre aux nouvelles exigences qualitatives d’un service après ventes.

La mise en place de nouveaux outils dans divers domaines tels que l’informatique, la téléphonie, le suivi et contrôle des compétences et performances, la gestion des ressources humaines et de nouveaux produits a exigé une formation et un suivi continu sur le terrain, avec des équipes du siège et de multiples prestataires (c’est la nouvelle « mode » de sous-traitance).

J’ai rencontré une surcharge de travail progressive suite aux nombreux chantiers en cours, aux dysfonctionnements redondants des objectifs, des résultats discordants avec les situations réelles vécues sur le terrain et des informations contradictoires. J’ai alerté (verbalement et par écrit) à plusieurs reprises ma hiérarchie, des difficultés rencontrées par les équipes suite à des retours de collaborateurs et de mes responsables d’équipe.

J’étais prise « entre deux feux » : des collaborateurs et adjointes qui me pressaient pour
résoudre les problèmes redondants (sur lesquels je n’avais pas de prise directe) et une hiérarchie qui me reprochait d’être trop à leur écoute. La nouvelle organisation exigeait une perte de latitude décisionnelle à mon niveau. J’ai compris que je n’étais plus qu’une exécutante. Je devais ne plus chercher à comprendre.

Je me sentais, impuissante à améliorer les conditions de travail des collaborateurs, incomprise par ma hiérarchie. Les sollicitations internes et externes (direction, siège, prestataires) étaient de plus en plus pressantes sur la durée. On savait que j’avais de l’expérience et une équipe de collaborateurs expérimentés. J’avais la réputation d’être forte et consciencieuse. Je n’arrivais plus à me déconnecter du travail même en privé. Je devenais facilement irritable.

Je sentais que mon implication ne servait à rien. J’ai perdu confiance en moi. Je me sentais de plus en plus seule, lasse, préoccupée, angoissée. Je n’arrivais plus à me concentrer. Les
chantiers n’avançaient pas en raison de dysfonctionnements redondants, du manque de moyens. Je sentais que mes questionnements sur le manque de visibilité et d’erreurs d’informations dérangeaient ma hiérarchie.

Le nouveau mode de management ne correspondait plus à mes valeurs. J’avais l’impression d’appartenir à une organisation formatée ou l’humain n’avait plus sa place.

Mes missions n’avaient plus de sens pour moi. Je n’avais plus envie de rien. J’avais le sentiment que ma hiérarchie voulait m’exclure.

En janvier 2014, j’ai créé une alerte « risques psycho-sociaux » auprès de ma hiérarchie et de la Direction ressources humaines (selon procédure mise en place au sein de la société), suite à des retours de collaborateurs en souffrance (en 2010, j’avais suivi une formation R.P.S., organisée par l’entreprise pour sensibiliser les encadrants sur ce sujet).

Ma hiérarchie m’a reproché (verbalement et par mail) ma démarche d’alerte et le rappel que j’avais fait aux collaborateurs de l’existence d’une antenne écoute RPS (plateforme téléphonique de psychologues externes). Je n’ai pas compris cette attitude, ni la remise en cause de mes compétences managériales. J’avais la confiance de mes collaborateurs et je ne pouvais plus leurs mentir.

J’étais reconnue comme quelqu’un d’optimiste, toujours partante pour m’investir dans de nouveaux projets, impliquée et à l’écoute des collaborateurs (trop à l’écoute selon ma hiérarchie) et pourtant je n’y arrivais plus. La situation m’était devenue insupportable.

En mars 2014, j’ai eu mon entretien annuel d’évaluations par « téléphone » (une première dans toute ma carrière (!) les autres se sont toujours faites en face à face. Mon N+1 a réitéré les reproches.

J’ai très mal vécu cet entretien. Au bout d’un moment, je n’arrivais même plus à parler. J’étais « vidée », à bout d’arguments, en colère.

Suite à cet entretien, j’étais tellement mal que j’ai appelé mon médecin traitant. J’ai eu un rdv le soir même à 22h. Il a été à l’écoute. Je suis repartie rassurée.

Le lendemain matin, je me suis forcée à retourner au travail mais j’étais incapable de me
ressaisir. Je ne pouvais plus retenir mes larmes.

J’ai vu le médecin du travail, qui m’a dit que je ne pouvais pas continuer ainsi et m’a demandé de retourner chez mon médecin traitant. Ce dernier m’a fait un arrêt de travail et donné le nom d’un médecin psychiatre. Il m’a aussi prescrit un anti dépresseur (le Seroplex que je n’ai jamais pris) J’ai préféré un traitement homéopathique (je ne prends que très rarement des médicaments).
Avant de quitter mon bureau j’ai alerté un syndicat et ma hiérarchie (qui m’a conseillé de prendre quelques jours de congés !).

Suite à de gros problèmes de dos et cervicales (j’était totalement bloquée), j’ai consulté un rhumatologue. J’ai encore régulièrement des massages chez une kinésithérapeute. J’avais aussi développé des aphtes très douloureux liés au stress. Je n’avais jamais eu de syndrome dépressif antérieur.

J’ai contacté un avocat qui m’a conseillée de tout d’abord de prendre soin de moi compte tenu de mon état, qu’il fera le nécessaire le moment venu (une procédure est en cours actuellement au prud’homme).

Le CHSCT a été alerté de la situation. Le Comité d Entreprise et les syndicats ont interpellé la Direction Générale (visite sur site avec le médecin du travail). Des mesures ont été prises pour améliorer tant soit peu les conditions de travail des collaborateurs de la direction dont je dépendais. La situation était catastrophique et connue (les réclamations de clients se faisaient aussi de plus en plus nombreuses). A ce jour, je sais que la situation reste difficile.

Quant à moi, j’avais perdu toute confiance et je ne pouvais plus envisager d’intégrer ce « système ».

Mon inaptitude définitive a été prononcée fin 2015 selon la procédure habituelle.
Malgré le fait que je savais que c’était la solution « la moins pire » pour moi, j’ai quand même eu une violente réaction physique après cette visite (malaise, envie de vomir, tremblements).

Je me sentais toujours aussi responsable et coupable de ne pas avoir été capable de gérer la situation.
En janvier, 2016, la gestion des relations humaines m’a envoyé un courrier avec une offre de postes en dehors de ma région (sous réserve d’une procédure de recrutement !). J’ai décliné cette proposition. En février 2016, j’ai été licenciée pour « impossibilité de reclassement dans la société ».

Par le biais du Fongécif, j’ai aussi fait un bilan de compétences début 2015. J’ai rencontré une consultante (par ailleurs psychologue clinicienne ) très compréhensive, à l’écoute de mon histoire et nous avons très vite « dévié » du parcours normé. Nous sommes restées en contact.

Ma famille, mes amis et d’anciens collègues (dont certains étaient aussi en grande difficulté) ont toujours été d’un grands soutien dans cette épreuve.

Je me suis reconstruite petit à petit . Il y a eu des hauts et des bas.

La pratique du yoga, de l’aquagym (que j’avais mis de coté faute de temps !!!) a été d’une grande aide. Mais ma guérison, je la dois surtout au travail effectué par le biais d’une psychothérapie et analyse chez le psychiatre psychanalyste qui m’avait été conseillée pour son approche humaine.

Il a su faire preuve d’une neutralité lucide, à l’écoute aussi des impératifs administratifs.

En effet, le parcours administratif de santé n’a pas été « un long fleuve tranquille ».

Entre médecin du travail, médecin conseil, médecin traitant, psychiatre, équipe hospitalière au sein des consultations de pathologie professionnelle (délai pour un rdv de 1 à 6mois !), le
discours « administratif » n’était souvent pas identique. Ce que l’un disait, l’autre le récusait…De quoi encore vous déstabiliser!

Quant à la démarche auprès de la CPAM pour la reconnaissance en maladie professionnelle je n’ai pas eu la force de me lancer dans une procédure suite au refus. De toute façon, les chances d’obtention étaient minces.

Voilà l’histoire résumée de ma maladie.

Je me rends compte au fil des jours que le burnout est bien toujours un sujet d’actualité. On en parle plus facilement au collectif mais pris individuellement cela reste un sujet tabou.

En discutant avec des personnes autour de moi, il y a souvent le témoignage d’un entourage confronté à cette situation et soulagé de pouvoir en discuter.

Le milieu médical, notamment au sein des psychiatres, psychanalystes, se sent encore bien démuni face au patient concerné (je l’ai vécu comme bien d’autres).

Mais la guérison est possible et pour ceux qui lisent mon témoignage, gardez espoir.
J’ai moi même réussi à m’en sortir, je n’oublie pas mais je suis passée à autre chose et je suis très heureuse.