Charlotte

AFBO-CharlotteVous avez été très nombreux à lire nos premiers témoins, sans doute parce que leur histoire entre en résonance avec la vôtre.

Je vous remercie pour l’attention que vous leur accordez et vous demande d’accueillir ce soir, avec autant de bienveillance, Charlotte (prénom d’emprunt) dont le témoignage retrace un long parcours du combattant, celui du salarié touché par une maladie professionnelle non reconnue, une lecture essentielle.

Merci à tous et n’hésitez pas à nous écrire (contact@afbo.fr ).

Je travaillais depuis 5 ans dans la même entreprise internationale reconnue du secteur de la communication. Un mastodonte aux nombreuses filiales. L’entreprise qui m’employait comportait 80 salariés en France. La Direction Générale était toute puissante (vs les RH étaient à leurs ordres), et changeait très souvent en fonction des résultats de leurs « mandats », contrôlés par la maison mère aux Etats-Unis.

Tout cela pour dire que les soucis relationnels et organisationnels étaient gérés par la Direction Générale, et le « copinage » était roi. Il fallait « être dans les petits papiers » pour espérer conserver son poste, évoluer, voir son salaire augmenter. Je n’ai jamais été « politique ».

Les jeunes recrus étaient exploités, et le pire est qu’ils en retiraient une certaine fierté. Finir à 20h30 comme son manager alors qu’on a un salaire de 27K euros et 23 ans… Ce type d’attitude m’a toujours été incompréhensible. Car s’ils commencent ainsi leur carrière, comment vont-ils « survivre » ? Pour ma part je travaillais beaucoup mais gardais une certaine mesure dans mon implication au travail. Je finissais souvent vers 19h30 mais jamais 20h30 chaque jour comme certains autres débutants, car je considérais que mon bas salaire n’était pas suffisant pour accepter de rogner autant sur ma vie privée.

Les 5 premières années se sont plutôt bien passées malgré la crise qui a fortement touché les dépenses de communication des entreprises clientes. J’avais de très bonnes relations avec mes collègues et clients. J’allais au travail avec le sourire. Mes managers successifs me notaient 3/4 et au bout de 2 ans j’ai enfin obtenu un salaire plus décent. Puis chaque année, mon salaire augmentait.

Tout se passait bien jusqu’à ce que je tombe sur un manager ultra stressé, incapable de gérer les relations en interne et avec les clients. Ce manager de 38 ans a souhaité « se reposer sur moi », alors que je n’avais que 28 ans. Il stressait énormément et ne maitrisait pas du tout son job. Puis très vite il s’absenta pendant un mois pour soucis personnels, où j’ai du assumer toutes ses fonctions malgré mon jeune âge et la période de suractivité de nos clients.

Ce manager, équipé d’un smartphone avec ses emails professionnels, ne m’appela pas une seule fois pour vérifier que je tenais le coup. Il n’avait pas prévenu tous les clients de son absence imprévue, et je me suis retrouvée à assumer un rôle et des responsabilités beaucoup trop importantes.

Là mes horaires sont devenus très lourds. Un mois à ce rythme, et l’email d’un client mécontent de ne pas avoir à faire à mon manager, ont suffi pour me faire entrer dans le processus de burnout. Après un moment où j’étais ultra efficace, j’ai commencé à fatiguer physiquement et nerveusement. Je me souviens un soir avoir mis 2heures à faire des choses que je faisais normalement en 30 minutes. Mon corps était fatigué, mon esprit ralentissait. J’étais très clairement en surmenage professionnel. Je ne prenais pas une minute pour souffler, pas 20 mn pour déjeuner…

Je ne faisais que répondre aux emails de mes clients, appeler mes clients, aller en réunion, faire travailler mes équipes pour les projets qui devaient démarrer impérativement en janvier etc… J’étais scotchée à ma chaise devant mon ordinateur, inondée de demandes de mes clients, avec une Direction Générale qui ne s’inquiétait nullement du non remplacement de mon manager beaucoup plus expérimenté que moi. A 28 ans, j’avais à faire avec des Directeurs Marketing de 50 ans, des Chef de produits expérimentés…

A son retour, mon manager me dit d’un ton brutal qu’il ne lirait pas mes emails et mes travaux réalisés durant son absence. Il avait l’air profondément déprimé. Et ce fut une douche froide pour moi. Un choc émotionnel. J’ai tout donné pendant un mois pour l’entreprise, et mon manager décide de ne pas contrôler ni suivre ce qui a été fait en son absence.

J’ai alors ressenti une grande angoisse, et peur d’avoir fait des erreurs. Je ne pensais qu’à ça : tout re-vérifier. Mon manager empira les choses en me répétant « je ne lis pas tes emails ». Comment travailler ensemble dans ces conditions, si mon propre manager ne regarde pas ce que j’envoie à nos clients ? J’ai alors subi une dépression, incomprise par mon entourage, et très douloureuse. Qui est pour moi la suite du burnout. Mais au départ le burnout a été physique, sous forme d’une fatigue indomptable, et des troubles de mémoire, des oublis, un ralentissement cognitif.

Je ne peux pas rentrer dans les détails car j’ai fini par négocier avec cette entreprise, et abandonner mes poursuites aux prud’hommes. Mais ce burnout m’a littéralement terrassée plusieurs années et révélé plusieurs maladies chez moi, dont je souffre encore actuellement.

Au plus fort de ma souffrance, j’ai alerté par écrit les RH, ma Direction Générale, le médecin du travail, mes manager sur mon mauvais état de santé en lien avec le travail… Et l’entreprise a pris le parti de m’éjecter en m’inventant une faute, et en me calomniant auprès de mes collègues. J’ai subi selon moi le harcèlement moral et institutionnel, en plus du surmenage professionnel. Mais au début il s’agissait bien d’un burnout, que je n’ai pas pu soigner à temps. Je n’avais nullement conscience d’être en burnout, je voulais continuer à travailler coûte que coûte…

Je n’ai pu m’en remettre qu’à partir du moment où mon contrat de travail a été dénoncé. Aujourd’hui, j’ai du changer de secteur tant cette histoire douloureuse me poursuit dans ma recherche d’emploi (tout se sait dans ce petit secteur).

Dans cette histoire, je me sens plusieurs fois victime :
. de mon entreprise qui n’a pas su organiser le travail et mettre les moyens pour que les clients soient satisfaits et que les employés travaillent dans des conditions décentes,
. de mon manager qui n’a pas su me manager, m’épauler, me protéger dans ma santé physique et psychologique
. de mes collègues qui ont préféré fermé les yeux, et m’ont éjecté de leur vie assez violemment, à partir du moment où j’ai été « indésirable » et licenciée…
. du médecin du travail qui m’a infantilisée, inventé une maladie psychiatrique, puis à la fin menacé d’inaptitude.

Mon employeur m’a imposé une visite chez le médecin du travail. Je l’ai alors supplié de me laisser travailler, car il me fallait récupérer toutes les preuves de mon calvaire avant de me reposer…
. des RH qui m’ont fait croire qu’elles comprenaient ce que j’avais vécu, pour ensuite mieux m’attaquer et me mettre dehors,
. de mon entourage qui ne m’a pas cru, jusqu’à ce que je négocie une somme assez importante pour l’abandon de mes poursuites aux prud’hommes. Ils ont tous été très étonné du succès de ma défense….
. des médecins qui n’ont pas su déceler mon burnout à temps, malgré mes alertes somatiques (fatigue chronique, douleurs musculaires),
. des consultations spécialisés en souffrance au travail à l’hôpital qui ne m’ont jamais aidée à faire reconnaitre mon burnout comme maladie professionnelle ou accident du travail (mais certains m’ont tout de même fait des courriers utiles pour les prud’hommes),
. des psychiatres qui remettent en doute mon burnout, et préfèrent m’inventer une maladie psychiatrique alors qu’au départ les symptômes sont PHYSIQUES,
. de mon médecin généraliste qui a sérieusement cru que je faisais un délire de persécution…et ne comprenait rien au processus de reconnaissance du burnout comme maladie professionnelle et/ou accident du travail.

Je m’en suis sortie grâce à l’association harcèlement moral stop, mon avocat, et mes proches amis qui ont toujours cru en moi. Je me suis aussi beaucoup défendue par email lorsque j’étais encore dans l’entreprise, ce qui fait que j’ai accumulé les preuves des erreurs de management de mon entreprise. Il faut toujours garder en lieu sur les emails de contentement de ses clients et managers, ses évaluations etc… On n’est jamais trop prudent !

Aujourd’hui je suis heureuse qu’une association comme l’AFBO œuvre pour faire reconnaître le syndrome d’épuisement professionnel comme une véritable maladie, avec un programme de recherche et des marqueurs pour diagnostiquer clairement la maladie.

Un conseil : ne dites jamais à votre employeur que vous êtes malade à cause de votre charge de travail. Car deux voies s’ouvrent : la compréhension de l’employeur, mais surtout la peur des prud’hommes et le licenciement plus facile que la prise en charge officielle d’un burnout. Les prud’hommes à Lyon sont engorgés, et je ne pouvais pas tenir 4 ans dans ce combat face à une multinationale…En revanche je suis heureuse d’avoir alerté l’inspection du travail, et j’ai réussi à obtenir 8 témoignages en ma faveur d’anciens collègues et clients.

Cela m’a aidée à tourner la page car j’avais avant tout besoin de faire valoir mes droits, être crue et écoutée dans ma souffrance au travail, que mes qualités professionnelles soient reconnues et non remises en cause officiellement sans me défendre. Aujourd’hui, les fortes indemnités perçues sont la preuve que mon entreprise a fait des erreurs de gestion me concernant. Et c’est malheureusement la seule façon dont a été géré mon burnout par mon employeur. L’argent contre mon silence.

Mais je suis persuadée que mon ancien manager fera désormais plus attention à sa manière de manager ses équipes. J’espère que mon histoire a servi à quelque chose, dans tous les cas l’inspection du travail a été mise au courant ainsi que le médecin du travail…

Auteur : Charlotte.
Publié le 19 avril 2015 à 19h.