Internement

AFBO-bougiesJ’ai débuté la rédaction de ce post jeudi soir, après une avalanche de mails édifiants tout au long de la semaine, autant de mauvaises nouvelles du côté de nos protégés.

Après la tragédie de ces dernières heures, j’ai à peine retouché ces lignes, vous comprendrez vite en quels endroits.

 

Dénoncer et agir
Certains s’accordent à dire que la dénonciation n’est d’aucun secours pour faire avancer une cause. Dans ma position, je n’ai malheureusement pas le choix.

Dès 2012, j’ai rencontré un à un les intervenants médiatisés du « burnout », je ne connais donc que trop bien leur position. Je comprends malgré tout que l’on puisse être unis pour une cause sans pour autant être d’accord.

Je les ai donc approchés pour entamer un dialogue, trouver des appuis… Mais aucun n’a souhaité collaboré avec ce qui deviendra l’AFBO, entre rejet de notre positionnement et fausses excuses (« vous savez, nous avons des agréments ministériels, on ne peut pas faire ce qu’on veut »).

Encore aujourd’hui, à chacune de leurs apparitions, j’ai des doutes, légitimes il me semble, sur leurs intentions de venir en aide aux personnes touchées et sur leurs responsabilités, puisque les fameux agréments ministériels ne les empêchent pas de parler d’une maladie, des traitements, sans être ennuyés ni recherchés. Contrairement à la responsabilité qui pèse sur les épaules d’une présidente d’association, m’obligeant à un exercice d’autocensure, particulièrement sur notre site.

Je ne crois pas me tromper de combat mais il m’est difficile d’agir sans dénoncer.

Ces acteurs freinent notre action et distillent des informations ne reposant sur aucune réalité médicale ni scientifique, mais qui finissent par marquer les esprits et contribuer à une forme de barbarie ordinaire.


Internement

Jeudi dernier donc, l’un des nôtres avec qui j’échange par mails depuis des mois m’indique que son médecin psychiatre lui a proposé de l’interner dans un établissement spécialisé. Un épuisement professionnel, aussi puissant soit-il, n’est pas une maladie mentale et ne nécessite pas d’internement. Ou alors il ne s’agit pas d’un « burnout ».

Je pense souvent à lui car ce protégé est un jeune cadre diplômé d’universités prestigieuses, ancien collaborateur de cabinets tout aussi prestigieux. Il avait une vie équilibrée (famille, enfants, amis…) et n’a aucune relation pathologique au travail. Mais la malveillance, une charge anormale de travail et les dysfonctionnements, un conflit éthique l’ont épuisé, jusqu’à l’effondrement.

AFBO-tabletsLa maladie n’a été ni diagnostiquée, ni correctement prise en charge. En arrêt maladie depuis de nombreux mois, il m’a dressé la liste des 12 médicaments qui lui ont été administrés depuis le début de son arrêt et celle de ses symptômes physiques et psychiques. Bien entendu, ces antidépresseurs et anxiolytiques ne lui ont apporté aucun mieux-être.

Il a entrepris seul de les arrêter et commence à peine à se projeter dans l’avenir et à envisager un bilan de compétences. Surtout, cette lucidité retrouvée lui permet aussi de réfléchir à mettre fin à son contrat de travail dans les meilleures conditions. Il réalise qu’il n’attaque pas mais qu’il se défend.

Il quitte peu à peu ce sentiment de culpabilité que nous avons constaté à l’AFBO, parce que le « burnout » n’est pas une maladie reconnue, parce que s’arrêter pour cause d’épuisement, « ça fait pas sérieux, ça fait fainéant ». Nous commençons à avoir l’habitude…


Écoute psychologique

AFBO-StigmaisationDeux autres témoins ont eu droit à des propos édifiants et inacceptables de la part de médecins du travail, rencontrés lors de visite de reprise.

Dans les deux cas : aucun examen médical poussé, aucun diagnostic mais des propos culpabilisants et des recommandations psychiatre/antidépresseurs pour aller mieux et reprendre le travail ou en trouver un autre.

Quelques perles en vrac : « qu’est-ce-que vous avez fait pendant votre arrêt maladie ? », « vous n’avez pas cherché de travail ? », « j’ai discuté avec votre patron, il est très sympa », « votre médecin généraliste n’est pas un spécialiste, il faut voir un médecin psychiatre et vous mettre sous traitement médicamenteux« .

Cela ne vous rappelle rien ?

Le « burnout » est une déflagration qui ne permet pas de retravailler à court-terme ni de rechercher un travail.

Le « burnout » est une déflagration tout d’abord physique, mais puisque la maladie est d’origine professionnelle (aucune ambiguïté là-dessus), la première des prises en charge est l’écoute psychologique car ces travailleurs, grands professionnels, sont atteints d’une douleur particulière : ils ont été sanctionnés d’avoir bien fait leur travail. Aux séquelles physiques, qui peuvent être durables et incapacitantes, s’ajoute le sentiment d’injustice qui doit être évacué au plus vite.

Je vais me permettre un raccourci, maladroit sans doute, mais pas malveillant, j’espère que vous n’en douterez pas. Parmi les informations qui sont diffusées en boucle ces dernières heures, il est beaucoup question de cellule médico-psychologique que les médecins conseillent de consulter très vite dès les premiers signes de trauma. Ces professionnels de santé expliquent l’urgence de parler et celle d’être écouté. Il n’est nullement question de substances psycho-actives.

Sans établir une échelle dans horreurs, pourquoi est-ce si difficile d’écouter le trauma invisible de l’épuisement professionnel ? Nous y réfléchissons très sérieusement, grâce aux suggestions de certains adhérents, même si notre projet de prévention médicale est plus avancé.


Classe « cash »

AFBO Chapitre XXI CIM10Au Ministère de la Santé, mon contact a souhaité me communiquer un rapport sur la souffrance psychique en lien avec le travail. La lecture de cette étude m’a stupéfaite : non seulement, elle ne m’apporte rien de nouveau (« la souffrance au travail en France est grandissante ») mais je réalise qu’il est question du chapitre XXI des troubles mentaux du comportement (F00-F99) qui a été ajouté à la classification internationale des maladies.

Le « burnout » ne fait partie d’aucune nomenclature officielle des maladies (1) et ces nouvelles classes, ajoutées à la CIM-10, sont très controversées car elles ne reposent que sur des études théoriques et sont entachées de l’influence des laboratoires pharmaceutiques.

Je vous laisse apprécier la description hautement scientifique de ces classes :

AFBO-FiltreZ73

AFBO-Filtre Z56

Les bâtisseurs de souffrance préparent un texte de loi (prévu pour février 2016) visant à reconnaître le « burnout » comme maladie professionnelle. Souvenez-vous, de « burnout »,  on est passé aux maladies psychiques, juste après que l’AFBO ait expliqué, pour la première fois, et notamment sur cet site, que le « burnout » n’est pas une maladie officielle, une coïncidence sans doute.

Quoi qu’il en soit, le texte est en préparation et cette transformation sémantique risque surtout d’enfermer les personnes touchées dans la case des « troubles mentaux ». Par ailleurs, cette disposition ne leur apportera aucun sur un plan juridique puisqu’il reviendra au salarié en souffrance de prouver le fameux lien causal, unique, essentiel entre la maladie et le travail habituel.

Plus que jamais, si vous êtes du côté des malades et des salariés en souffrance et si vous approuvez notre projet et notre positionnement, il est urgent, plus que jamais de nous aider :

– par un don ou une adhésion,
– par votre aide à l’AFBO.

Merci à tous !

Auteur : Léa Riposa
Première rédaction le 12 novembre 2015.
Mise à jour et publication le 15 novembre 2015.

(1) : CIM-10 : classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes, 10ème révision, connue sous le nom CIM-10 ou en anglais ICD-10, publiée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et DSM : appellation commune du Manuel de diagnostic et statistiques des troubles mentaux publié par l’Association Américaine de Psychiatrie (APP).