La traversée des maux

AFBO-SolidaritéÀ Anne, à Delphine.

Une fois encore, j’ai eu droit cette semaine à un drôle de télescopage, de ceux qui réveillent « des choses » et font écho à la dure réalité de nos protégés.

La rentrée prochaine verra réapparaître l’imbroglio habituel sur le « burnout »  et son lot de préjugés et d’idées reçues. Alors je vais essayer d’avancer nos pions avant que l’ombre du doute ne s’abatte à nouveau sur nos protégés.


Qu’est ce qui vous a manqué ?
Mes deux interlocuteurs font partie d’une organisation potentiellement « amie » qui a souhaité rencontrer l’AFBO pour mieux la connaître (1) et surtout pour avoir un autre « son de cloche » sur le « burnout » (2).

L ‘un des deux protagonistes, pragmatique, juriste de formation me pose cette question curieuse « qu’est-ce qui vous a manqué à l’époque ? ». Curieuse à mes yeux car nous parlions de l’entreprise. J’ai donc été surprise car face à une maladie, j’attends surtout que l’on m’oriente vers un professionnel de santé qui me prodiguera les soins nécessaires à la guérison.

J’ai manqué de répondant ou plutôt, j’ai essayé d’être précise.

Je réponds tout d’abord que j’avais demandé de l’aide en interne, par écrit, à divers membres du comité de direction. (On m’avait demandé de remplacer momentanément un cadre clé de l’équipe, mais la situation a perduré et ma charge de travail avait, notamment pour cette raison, augmenté de façon exponentielle m’obligeant à demander des ressources supplémentaires). Aucune réponse à mes messages ni à ceux qui ont suivi, dans lesquels j’avais écrit que je ne me sentais pas bien et que je ne pouvais plus continuer sans aide.

AFBO-waiting roomOublions un instant l’ignorance ou la malveillance, ce qui m’a manqué surtout, c’est un diagnostic, un médecin, un suivi, un endroit où aller et surtout un nom sur cette maladie sournoise qui m’a dissoute.

Imaginez la situation : vous êtes cadre supérieur dans l’organisation qui vous emploie, vous avez des responsabilités, on compte sur vous, allez-vous vous arrêter parce que vous avez sommeil, froid ou parce que vous avez des douleurs intenables dans les jambes ou aux pommettes ?

Non, on ne s’arrête pas pour cela, surtout quand on est un collaborateur professionnel, qui n’est pas coutumier du fait.


L’ombre du doute

C’est pourtant ce qui arrive à la plupart d’entre nous. Les témoignages sont accablants. Nos protégés paient l’ignorance au prix fort. De la directrice des ressources humaines qui rétorque à l’une des nôtres : « vous en burnout vous ? » jusqu’aux collègues indifférents qui sous-estiment la fatigue hors norme de leur voisin de bureau.

Sans oublier les psychologues d’une consultation bien connue qui, d’après nos sources, conseillent de « tourner la page ».

Non, nous ne sommes pas des imposteurs et le « burnout », ainsi que les autres formes d’épuisement professionnel que nous sommes amenés observer, sont des pathologies bien réelles et d’origine professionnelle.

Il ne me semble pas superflu de le répéter : il y un avant et un après, provoqué par une modification brutale et durable du rythme de vie professionnelle.

J’en veux pour preuve (entre autres), l’ancienneté de la plupart de nos témoins : de 6 à 23 ans de présence. Des collaborateurs consciencieux et attachés à leur entreprise depuis de longues années, avec un bon dossier, des compliments… Un parcours sans faute.

Un jour, sans crier gare, souvent à la faveur d’une réorganisation ou d’une nouvelle nomination, le collaborateur auparavant consciencieux devient perfectionniste (ah ! on reconnait bien là la propagande des désastrologues de tous poils ! merci !). L’expert qui a contribué pendant des années au succès de l’entreprise devient soudain une gêne, il va trop loin, il est trop innovant…

C’est sans doute à ce moment que la maladie commence à s’immiscer. La peur, la déception, la fatigue due à la nouvelle charge de travail, sans oublier les efforts auxquels se soumet le corps pour faire face à des formes de violences pas toujours faciles à identifier, aussi sournoises que la maladie.

Cet hôte indésirable est bien là et pourrait être identifié par la médecine, si on voulait bien s’en donner la peine car les maladies du stress pourraient faire l’objet d’un diagnostic.


Judiciarisation

Les articles de presse en faveur de la prévention des risques psycho-sociaux laissent souvent entendre que la généralisation des plans de prévention contribuerait à diminuer aussi le risque de judiciarisation.

J’ai bien l’impression que c’est l’inverse puisque plus le risque de judiciarisation est grand et plus les entreprises ont intérêt à mettre en place des plans de prévention des risques psychosociaux.

Je rappelle que le « burnout » et les formes d’épuisement professionnel ne sont pas de vagues probabilités mais des maladies bien réelles. Par ailleurs, quelles sont les preuves de l’efficacité de ces plans de prévention ? Quel recul a-t-on sur ces modes de prévention ? Parle t-on de prévention primaire (la plus efficace) ou de prévention secondaire (proche de la ségrégation par la santé) ?

Enfin, le déploiement d’un plan de prévention des risques psychosociaux n’exonère pas l’employeur de sa responsabilité de santé et de sécurité envers ses salariés.

AFBO-lawAlors, oui, nous sommes contraints et forcés d’avoir recours à la justice car au-delà des maux, il y a la responsabilité avérée de l’employeur (je parle là des protégés que nous défendons), le préjudice moral, le préjudice de carrière, entre autres.

Nous n’attaquons pas, nous nous défendons. Pourtant, malgré la douleur d’un quotidien professionnel devenu intenable, beaucoup n’osent pas franchir le pas, de peur des représailles, de peur de perdre leur salaire, leur travail.

Non, la vraie prévention est ailleurs : recherche médicale et diagnostic précoce, prévention médicale et réflexion sur un recrutement responsable et un nouveau travailler ensemble.

C’est cela qui nous manque aujourd’hui, ainsi qu’une place dans le débat (mais nous y travaillons !).

Avant de reconnaître la maladie professionnelle, il est fondamental de reconnaître la maladie et de mettre fin à ce flou artistique bien organisé, pour mieux reconnaître et soigner les malades.

Si vous souhaitez faire entendre votre voix, n’hésitez pas à adhérer ou à réagir : contact.

Merci à tous pour vos soutiens et vos témoignages, merci à nos followers sur Twitter (@AssoBurnOut).


Auteur : Léa Riposa
Publié le 23 août 2015.
Mis à jour (page Contact) le 29 octobre 2018.

(1) Je tairai le nom de cette organisation puisqu’ils œuvrent, eux aussi, discrètement mais surement dans l’intérêt du plus grand nombre.

(2) Ces personnes avaient auparavant écouté l’un des acteurs médiatiques du moment, Philippe Zawieja (je vous laisse juge)